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par Edgar Poe (1845) traduction par Stephane Mallarmé
Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m'appesantissais, faible
et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié, tandis
que je dodelinais la tête, somnolant presque, soudain se fit un heurt,
comme de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de ma
chambre, cela seul et rien de plus
Ah! distinctement je me souviens que c'était en le glacial décembre :
et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre sur le sol.
Ardemment je souhaitais le jour; vainement j'avais cherché d'emprunter
à mes livres un sursis au chagrin - au chagrin de la Lénore
perdue -
de la rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore -
de nom! pour elle ici, non, jamais plus!
Et de la soie l'incertain et triste bruissement en chaque rideau purpural
me traversait, m'emplissait de fantastiques terreurs pas senties
encore : si bien que, pour calmer le battement de mon coeur, je
demeurais maintenant à répéter : C'est quelque visiteur qui sollicite
l'entrée, à la porte de ma chambre; quelque visiteur qui sollicite l'entrée
à la porte de ma chambre; c'est cela et rien de plus
Mon âme se fit subitement plus forte et, n'hésitant davantage :
<<Monsieur, dis-je, ou madame, j'implore véritablement votre pardon ;
mais le fait est que je somnolais, et vous vîntes si doucement frapper,
et si faiblement vous vîntes heurter, heurter à la porte de ma chambre,
que j'étais à peine sûr de vous avoir entendu.>> Ici j'ouvris grande
la porte : les ténèbres et rien de plus
Loin dans l'ombre regardant, je me tins longtemps à douter, m'étonner
et craindre, à rêver des rêves qu'aucun mortel n'avait osé rêver encore ;
mais le silence ne se rompit point et la quiétude ne donna de signe ;
et le seul mot qui se dit, fut le mot chuchoté <<Lénore!>> je le
chuchotai et un écho murmura de retour le mot <<Lénore!>>
purement
cela et rien de plus
Rentrant dans la chambre, toute l'âme en feu, j'entendis bientôt un
heurt en quelque sorte plus fort qu'auparavant. <<Sûrement, dis-je
sûrement c'est quelque chose à la persienne de ma fenêtre. Voyons donc
ce qu'il y a et explorons ce mystère ; que mon coeur se calme un moment
et explore ce mystère ; c'est le vent et rien de plus.>>
Au large je poussai le volet, quand, avec maints enjouement et agitation
dailes, entra un majestueux corbeau des saints jours de jadis. Il ne
fit pas la moindre révérence, il ne sarrêta ni nhésita un instant : mais,
avec une mine de lord ou de lady, se percha au-dessus de la porte de
ma chambre ; se percha sur un buste de Pallas, juste au-dessus de la
porte de ma chambre ; se percha, siégea et rien de plus
Alors cet oiseau débène induisant ma triste imagination au sourire,
par le grave et sévère décorum de la contenance quil eut : <<Quoique
ta crête soit chenue et rase, non! Dis-je, tu nes pas, pour sûr, un
poltron, spectral, lugubre et ancien Corbeau, errant loin du rivage de
Nuit - dis-moi quel est ton nom seigneurial au rivage plutonien de
Nuit.>> Le Corbeau dit : <<Jamais plus.>>
Je mémerveillai fort dentendre ce disgracieux volatile sénoncer
aussi
clairement, quoique sa réponse neût que peu de sens et peu dà-propos ;
car on ne peut sempêcher de convenir que nul homme vivant neut
encore lheur de voir un oiseau au-dessus de la porte de sa chambre
- un oiseau ou toute autre bête sur le buste sculpté au-dessus de la porte
de sa chambre -, avec un nom tel que : <<Jamais plus.>>
Mais le Corbeau perché solitairement sur ce buste placide, parla ce
seul mot comme si son âme, en ce seul mot, il la répandait. Je ne proférai
donc rien de plus ; il nagita donc pas de plume, jusquà ce que je
fis à peine davantage que marmotter : <<Dautres amis déjà ont pris
leur vol, demain il me laissera comme mes espérances déjà ont pris
leur vol.>> Alors loiseau dit : <<Jamais plus.>>
Tressaillant au calme rompu par une réplique si bien parlée ; <<Sans
doute, dis-je ce quil profère est tout son fonds et son bagage, pris à
quelque malheureux maître que limpitoyable Désastre suivit de près
et de très près suivit jusquà ce que ses chansons comportassent un
unique refrain ; jusquà ce que les chants funèbres de son Espérance
comportassent le mélancolique refrain de <<Jamais - jamais plus.>>
Le Corbeau induisant toute ma triste âme encore au sourire, je roulai
soudain un siège à coussins en face de loiseau, et du buste, et de la
porte ; et menfonçant dans le velours, je me pris à enchaîner songerie
à songerie, pesant à ce que cet augural oiseau de jadis, à ce que
ce sombre, disgracieux, sinistre, maigre, et augural oiseau de jadis
signifiait en croissant : <<Jamais plus.>>
Cela, je massis occupé à le conjecturer, mais nadressant pas une syllabe
à loiseau dont les yeux de feu brûlaient, maintenant, au fond de mon
sein ; cela et plus encore, je massis pour le devine, ma tête reposant
à laise sur la housse de velours des coussins que dévorait la lumière
de la lampe, housse violette de velours quElle ne pressera plus, ah!
jamais plus.
Lair, me sembla-t-il, devint alors que dense, parfumé selon un
encensoir invisible balancé par les Séraphins dont le pied, dans la chute
tintait sur létoffe du parquet. <<Misérable! mécriai-je, ton Dieu
ta
prêté ; il ta envoyé par ces anges le répit, le répit et le népenthès dans
ta mémoire de Lénore! Bois! oh! bois ce bon népenthès et oublie cette
Lénore perdue!>> Le Corbeau dit : <<Jamais plus.>>
<<Prophète, dis-je, être de malheur! prophète, oui, oiseau ou démon!
Que si le Tentateur tenvoya ou la tempête téchoua vers ces bords,
désolé et encore tout indompté, vers cette déserte terre enchantée, vers
ce logis par lhorreur hanté : dis-moi véritablement, je timplore! y a-t-il
du baume en Judée? Dis-moi, je timplore.>> Le Corbeau dit :
<<Jamais plus!>>
<<Prophète, dis-je, être de malheur! prophète, oui, oiseau ou démon!
Par les cieux sur nous épars, et le Dieu que nous adorons tous deux,
dis à cette âme de chagrin chargée si, dans le distant Eden, elle doit
embrasser une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lénore
- embrasser une rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment
Lénore.>> Le Corbeau dit : <<Jamais plus!>>
<<Que ce mot soit le signal de notre séparation, oiseau ou malin
esprit>> hurlai-je en me dressant. <<Recule en la tempête et le rivage
plutonien de Nuit! Ne laisse pas une plume noire ici comme un gage
du mensonge qua proféré ton âme. Laisse inviolé mon abandon! quitte
le buste au-dessus de ma porte! ôte ton bec de mon coeur et jette ta
forme loin de ma porte!>> Le Corbeau dit : <<Jamais
plus!>>
Et le Corbeau, sans voleter, siège encore, siège encore sur le buste pallide
de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, et ses yeux ont
toute la semblance des yeux dun démon qui rêve, et la lumière de la
lampe, ruisselant sur lui, projette son ombre à terre : et mon âme,
de cette ombre qui gîte flottante à terre ne sélèvera - jamais plus.